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Dans son étude Strategic Decision Making 2023, McKinsey chiffre à 530 000 heures par an le temps perdu par un grand groupe en décisions non prises, en allers-retours d'arbitrage, en sujets repoussés d'un comité à l'autre[1]. 530 000 heures, c'est l'équivalent d'une entreprise de 300 personnes qui ne travaillerait que sur l'indécision. Le chiffre m'a frappé, et il ne m'étonne pas : j'ai passé 17 ans à regarder des dossiers tourner en attente d'un arbitrage qui ne venait jamais.

La non-décision est le coût caché le plus systématique du pilotage, et le moins chiffré. Personne n'en parle dans les revues budgétaires, parce qu'elle n'apparaît dans aucune ligne comptable. Pourtant, elle consomme du temps, elle distord les incitations, elle empêche des trajectoires d'organisation qui seraient objectivement profitables. Je voudrais dans cet article la nommer précisément, la chiffrer, et proposer une méthode pour en sortir — parce que ne pas décider, c'est une décision : celle de maintenir le statu quo, avec ses coûts, visibles et invisibles.

Une précision avant d'entrer dans le vif : cet article ne milite pas pour la vitesse de décision à tout prix. Certaines décisions méritent d'être mûries, et précipiter un arbitrage mal préparé coûte aussi cher qu'un report chronique. Le sujet est ailleurs : il s'agit de distinguer la non-décision choisie (on attend une information qui arrive bientôt, on observe un marché en mouvement) de la non-décision subie (on reporte par inertie, sans revisite active). La première est une stratégie, la seconde est un symptôme. Et c'est la seconde qui coûte si cher.

La non-décision comme choix (souvent subi)

Commençons par une évidence rarement énoncée : reporter une décision est un acte qui a des conséquences. On ne « gagne pas du temps » en différant un arbitrage — on achète un délai en échange d'un coût d'attente. Ce coût d'attente est parfois faible (quelques semaines d'observation supplémentaires peuvent clarifier une situation), parfois énorme (plusieurs années de fonctionnement sous-optimal). Le problème n'est pas le report en soi — c'est l'absence de revisite active du report.

La non-décision par défaut

Je vois régulièrement en mission des situations où une décision majeure n'a jamais été prise explicitement. Un logiciel a été choisi il y a 12 ans pour une raison oubliée. Un processus de reporting a été mis en place par un prédécesseur parti depuis 8 ans. Une règle de gestion est appliquée « parce qu'on a toujours fait comme ça ». Aucun de ces choix n'est documenté comme une décision. Ils sont entrés en vigueur par inertie, et personne n'a le mandat implicite de les remettre en cause. C'est la forme la plus pernicieuse de la non-décision : celle qui n'est pas identifiée comme telle.

Les formes de non-décision dans le pilotage

Pour sortir de l'inertie, encore faut-il la reconnaître. J'identifie quatre formes récurrentes dans les organisations que j'accompagne.

Quatre formes de non-décision en pilotage :
  1. Le diagnostic qu'on reporte : on sait qu'on pilote avec des données fragiles, on repousse l'audit « au prochain trimestre » depuis deux ans.
  2. L'outil gardé par défaut : Excel devenu ingérable, SIRH sous-utilisé, BI qui ne diffuse plus — et on fait avec.
  3. Le remplacement qu'on retarde : une personne clé part, on n'active pas le recrutement, on compense en intérim jusqu'à ce que ça coûte deux fois le salaire.
  4. Le reporting qu'on produit sans le lire : on continue 40 % des éditions qui ne déclenchent aucune décision, parce que personne n'ose les arrêter.

Le point commun : l'absence de confrontation

Ces quatre formes ont un point commun. Aucune d'elles n'est refusée activement — elles sont simplement non-traitées. Le coût existe, il est même souvent ressenti. Mais personne ne convoque un comité pour trancher « oui, on arrête cet outil » ou « non, on le garde ». Le dossier reste dans une zone grise où il n'est ni traité ni classé. Et l'inertie organisationnelle fait le reste.

Comment chiffrer le coût de l'inertie

La seule façon de sortir une organisation de l'inertie, c'est de mettre un chiffre sur le statu quo. Tant que la non-décision reste abstraite (« on sent que c'est sous-optimal »), elle ne déclenche aucun arbitrage. Dès qu'elle devient un montant (« ça nous coûte 280 000 € par an »), la conversation change de nature. Je donne trois exemples que je reconstruis régulièrement en mission.

L'imprécision budgétaire

Une organisation qui pilote sa masse salariale avec un modèle figé depuis 3 ans a généralement un écart annuel de 1 à 2 % entre prévision et réalisé. Sur une masse salariale de 50 M€, c'est 500 000 à 1 M€ par an de surestimation ou sous-estimation qui se traduit, selon le sens, en surrégul ou en tension de trésorerie. Un pilotage actualisé ramène cet écart à 0,3-0,5 %. L'enjeu n'est pas théorique : c'est 300 à 700 k€ qui changent de poche chaque année.

Le temps consommé par un reporting manuel

Un processus de consolidation mensuel non automatisé consomme typiquement 20 à 40 heures de travail sur une équipe de 3 à 5 contrôleurs de gestion. En base annuelle, c'est 240 à 480 heures. À 55 €/heure chargés, ce sont 13 000 à 26 000 € consommés sans qu'aucune décision supplémentaire soit éclairée — puisque ce temps part dans la production, pas dans l'analyse. Automatiser ce processus a un coût d'investissement ponctuel qui se rembourse en 6 à 18 mois.

Le coût de l'absentéisme non anticipé

L'absentéisme est l'indicateur le plus sous-piloté des organisations. Un pic saisonnier de 2 points non anticipé sur un effectif de 400 personnes, c'est l'équivalent de 8 ETP absents — compensés en urgence par de l'intérim à 60-80 €/heure. Sur une année, la différence entre un absentéisme piloté et subi peut atteindre 150 à 300 k€ pour une ETI moyenne. Pourtant, la décision d'outiller ce pilotage est systématiquement repoussée, parce que le coût est diffus. La construction budgétaire repose souvent sur des hypothèses d'absentéisme figées depuis 3 ans — c'est exactement le type d'hypothèse qui mérite d'être challengée chaque année, et qui pourtant traverse les cycles sans revisite.

Ces trois exemples ne sont pas exhaustifs. Ils partagent une caractéristique commune : le coût est réel, mesurable, mais dilué dans le fonctionnement quotidien. Il n'apparaît dans aucune ligne budgétaire dédiée. Il ne déclenche aucune alerte comptable. Et précisément parce qu'il reste invisible, il se reproduit chaque année — tant que personne ne prend le temps de le chiffrer.

Pourquoi les organisations ne décident pas

La question mérite d'être posée franchement. Les dirigeants avec lesquels je travaille ne sont pas incompétents, ils ne sont pas irrationnels. Pourtant, je les vois tous les jours reporter des décisions dont l'utilité est évidente. Trois ressorts expliquent cette inertie.

La peur du changement

Le statu quo est connu, même s'il est imparfait. L'alternative est inconnue, même si elle est meilleure. Face à l'incertitude, l'instinct organisationnel pousse au maintien. C'est un biais cognitif documenté depuis Kahneman — l'aversion à la perte[2]. Nous surpondérons le risque d'une mauvaise décision par rapport au coût d'une décision repoussée. Or la non-décision est elle-même une décision, avec son propre coût ; ce coût est juste moins visible.

L'absence de diagnostic objectif

Beaucoup d'organisations perçoivent un problème sans le chiffrer. « On pense que notre reporting prend trop de temps. » « On a l'impression que notre outil est dépassé. » Ces impressions n'atteignent jamais le comité de direction, parce qu'elles ne sont pas documentées. Sans diagnostic chiffré, l'intuition reste une intuition — et ne justifie pas un arbitrage au sommet. C'est pourquoi le premier livrable d'un diagnostic de pilotage est un chiffrage du statu quo. Pas une recommandation — un chiffrage.

L'asymétrie politique

Décider d'un changement crée de la visibilité. Si ça fonctionne, le dirigeant est loué ; si ça échoue, il est tenu responsable. Ne rien décider crée beaucoup moins de visibilité, dans les deux sens. Cette asymétrie politique pousse à l'inaction, en particulier dans les organisations où la culture de la responsabilité individuelle est forte. Le paradoxe est que l'organisation paie chaque année le coût de cette inaction, mais personne individuellement n'est tenu responsable de la non-décision.

Comment sortir de l'inertie

La méthode que je propose à mes clients suit quatre temps. Elle ne repose pas sur la persuasion — elle repose sur la factualisation. « Par la preuve, pas par l'argument. »

Méthode en 4 étapes pour sortir de l'inertie :
  1. Inventorier les non-décisions : lister explicitement les 5 à 10 chantiers reportés depuis plus de 6 mois. Pas de jugement, juste la liste.
  2. Chiffrer le statu quo : pour chaque non-décision, estimer le coût annuel du maintien de la situation actuelle (temps, erreurs, opportunités perdues).
  3. Construire un scénario alternatif simple : pour les 3 non-décisions les plus coûteuses, esquisser ce que produirait une décision active (coût, délai, gain attendu).
  4. Présenter en comité de direction : avec les deux colonnes « coût du statu quo » et « coût de la décision ». L'arbitrage devient naturel.

Le piège à éviter : vouloir tout trancher en même temps

Une organisation qui accumule des non-décisions depuis 3 ans ne peut pas toutes les traiter en un trimestre. La tentation d'un « grand coup » est presque toujours contre-productive. Mieux vaut traiter deux ou trois non-décisions majeures par an, avec un rituel de revisite explicite (« nous réexaminons ces dossiers tous les 6 mois »), que vouloir tout solder en une fois. La discipline vaut mieux que l'énergie.

Autre piège, plus subtil : vouloir chiffrer avec trop de précision avant de lancer la conversation. Un ordre de grandeur honnête, étayé par quelques hypothèses explicites, est plus utile qu'un chiffre précis mais fragile. L'objectif du chiffrage n'est pas la comptabilité ; c'est de rendre la non-décision discutable. Une fourchette de 200 à 400 k€ avec méthode transparente est plus convaincante qu'un chiffre unique de 312 000 € qu'on ne peut pas défendre. Le pragmatisme prime.

Le rôle du pilotage dans la réduction de l'inertie

Le pilotage bien conçu est un antidote à l'inertie — à condition qu'il serve à éclairer, pas à rassurer. Un tableau de bord qui se contente de constater ne change rien à l'inertie. Un tableau de bord qui chiffre le coût du maintien des pratiques actuelles est un déclencheur de décision. La différence n'est pas dans les outils — elle est dans la question posée à l'outil.

C'est ce qui guide ma pratique de conseil. Avant de proposer un nouvel outil, une nouvelle méthode, un nouveau modèle, je passe un temps important à chiffrer le coût actuel. Ce chiffrage est souvent le livrable le plus décisif du diagnostic, parce qu'il transforme l'intuition en mandat. La donnée éclaire le jugement ; elle ne le remplace pas. Mais quand elle chiffre l'inertie, elle rend la non-décision difficile à défendre.

Questions fréquentes

Comment chiffrer le coût d'une non-décision ?

On part de l'écart mesurable entre la situation actuelle et la situation qui résulterait d'une décision. Par exemple : 1 % d'écart non détecté sur une masse salariale de 50 M€ représente 500 000 € par an. Un outil gardé par défaut qui génère 20 heures de retraitement mensuel représente ~15 000 €/an en temps chargé. L'exercice consiste à transformer l'intuition (« on sent que ça coûte ») en montant explicite (« voici combien, voici pourquoi »).

Pourquoi les organisations reportent-elles les décisions évidentes ?

Trois raisons reviennent systématiquement : la peur du changement (le statu quo est connu, l'alternative ne l'est pas), l'absence de diagnostic objectif (on sent le problème sans le chiffrer), et la difficulté politique (remettre en cause un outil ou un processus installé peut être perçu comme un désaveu). Ces trois ressorts expliquent pourquoi des décisions objectivement profitables restent pendantes pendant des années.

Comment convaincre une direction qui reporte une décision lourde ?

Par la preuve, pas par l'argument. Construisez un pilote sur un périmètre restreint, chiffrez le coût du statu quo sur ce périmètre, présentez le résultat d'un scénario alternatif. Les directions ne sont pas convaincues par des analyses théoriques ; elles le sont par des chiffres sur leur propre organisation. C'est une règle qui vaut en transformation data, en pilotage, en tous domaines.

Est-ce que toutes les non-décisions coûtent cher ?

Non. Certaines non-décisions sont rationnelles : on attend une information supplémentaire, on laisse un marché se clarifier, on préserve une option. La non-décision problématique est celle qui persiste par inertie, sans revisite active. Le critère simple : cette non-décision a-t-elle été réexaminée dans les 12 derniers mois ? Si la réponse est non, c'est une non-décision subie, pas choisie.

Par où commencer pour sortir de l'inertie dans son organisation ?

Par l'inventaire des décisions reportées. Listez les 5 à 10 chantiers que vous repoussez depuis plus de 6 mois. Pour chacun, chiffrez le coût annuel du statu quo. Vous serez surpris du total : c'est souvent plusieurs centaines de milliers d'euros pour une ETI de taille moyenne. Ce montant n'apparaît nulle part dans le compte de résultat, mais il pèse chaque année.

Sources
  1. McKinsey & Company, Strategic Decision Making — Why most decisions fail to deliver, 2023. Étude sur le coût des allers-retours décisionnels dans les grandes organisations.
  2. Kahneman D., Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2012. Référence sur l'aversion à la perte et les biais décisionnels.
  3. APQC, Open Standards Benchmarking — Finance Function Effectiveness, 2024. Répartition du temps entre production et analyse dans les équipes finance.
  4. Gartner, The Cost of Poor Data Quality, 2023. Estimation du coût annuel moyen des données de mauvaise qualité (12,9 M$ pour une grande entreprise).
  5. PwC, Finance Effectiveness Benchmark Report, 2024. Sur la maturité des fonctions finance et le coût des processus non revus.
  6. DFCG, Baromètre de la fonction finance, 2024. Sur les arbitrages reportés et leur impact sur la performance.
  7. Thaler R., Sunstein C., Nudge : la méthode douce pour inspirer la bonne décision, Vuibert, 2010. Sur les biais cognitifs et le statu quo comme choix par défaut.
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Portrait de Brice Béchet, consultant en pilotage des organisations
Brice Béchet
Consultant en pilotage des organisations

Contrôleur de gestion sénior, data scientist et créateur d'effectivo.fr, application de prévision stratégique des effectifs (Anticipez. Simulez. Décidez) — j'accompagne les organisations à structurer leurs données et optimiser leur pilotage.

Et si on chiffrait le coût du statu quo dans votre pilotage ?

Identifions ensemble les non-décisions qui pèsent chaque année sur votre organisation. Un diagnostic factuel, chiffré, pour transformer l'intuition en arbitrage éclairé.

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